L'architecture olfactive : une autre façon de créer un parfum
-
Pourquoi créer encore des parfums aujourd'hui ?
Je ne me suis jamais dit : "Le monde a besoin d'un parfum de plus." Il en compte déjà des milliers, et beaucoup sont remarquables.
Ce qui manque, en revanche, c’est une certaine façon de penser le parfum.
Je ne cherche pas à ajouter une nouvelle odeur, mais à explorer une autre manière de composer : considérer le parfum comme une architecture vivante, où les matières dialoguent, se transforment et produisent ensemble des effets qu'aucune ne pourrait créer seule.
Chaque création, pour moi, est une recherche. Elle naît d'une intuition, et se construit par l'observation, l'expérimentation et le temps. Si Parfums SUERO existe, c'est pour poursuivre cette recherche et partager cette manière de concevoir le parfum.
-
Vous utilisez souvent le mot "architecture". Pourquoi ?
On décrit souvent un parfum comme une succession de notes : une ouverture, un cœur, un fond. C'est une manière pratique d'en parler, mais ce n'est pas celle avec laquelle je le construis.
Lorsque je compose, je pense moins aux matières elles-mêmes qu'aux relations qu'elles entretiennent. Certaines soutiennent, d'autres relient, d'autres encore transforment l'expression de leurs voisines. Une matière peut devenir presque invisible tout en changeant profondément la perception de l'ensemble.
C'est pour cette raison que j'emploie le mot "architecture". Comme dans un bâtiment, ce qui fait tenir l'ensemble n'est pas toujours ce qui attire le regard. Une structure réussie ne résulte pas de l'accumulation d'éléments remarquables, mais de la justesse des relations qui les unissent.
Je ne cherche donc pas à juxtaposer de belles matières premières. J'essaie de construire un système vivant, dans lequel chaque ingrédient trouve sa place et permet aux autres d'exprimer quelque chose qu'ils ne pourraient pas révéler seuls. C'est cette recherche qui définit aujourd'hui l'identité de Parfums SUERO.
-
Peut-on créer un parfum sans penser au marché ?
Si je commence à me demander si un parfum plaira, je sais que je suis déjà en train de m'éloigner de ce que je cherche. Lorsque je commence un nouveau parfum, je ne me demande pas à qui il s'adresse, ni quelle tendance il pourrait accompagner. Je pars d'une intuition, d'une matière, d'un accord ou d'une question que j'ai envie d'explorer. La création est avant tout un espace de recherche, où l'on accepte de ne pas savoir exactement où l'on va.
Le marché intervient plus tard. Il est indispensable lorsqu'il s'agit de présenter un parfum, de le raconter ou de le faire vivre. Mais il ne devrait jamais dicter sa construction. À mes yeux, un parfum ne devient pas intéressant parce qu'il répond à une attente, il le devient lorsqu'il propose une expérience que personne n'avait formulée auparavant.
-
Combien de temps faut-il pour créer un parfum ?
Il n'y a pas de règle. Certains accords apparaissent presque immédiatement, comme une évidence. D'autres résistent pendant des mois, parfois des années.
Le plus long n'est pas de trouver une idée, mais de lui donner une forme. Chaque modification entraîne une réaction en chaîne : une matière en révèle une autre, en déséquilibre une troisième, en modifie la diffusion, la texture ou la manière dont le parfum évolue sur la peau. Il faut alors reprendre, écouter, attendre, recommencer.
Le temps fait partie intégrante de la création. Une formule peut sembler aboutie le soir et révéler ses limites quelques jours plus tard. À l'inverse, une version que l'on croyait sans avenir peut soudain prendre tout son sens après quelques ajustements.
Créer un parfum, ce n'est pas résoudre une équation. C'est accompagner un équilibre jusqu'à ce qu'il devienne suffisamment stable pour continuer à vivre sans vous.
-
Pourquoi un parfum peut-il demander deux ans de travail avant de vous sembler abouti ?
C'est sans doute le plus beau compliment que l'on puisse faire à un parfum. Lorsqu'il paraît évident, on oublie le travail qu'il a demandé.
En réalité, cette évidence est souvent le résultat d'une longue succession d'essais, de doutes et de renoncements. Il m'arrive de modifier une formule pendant plusieurs mois, parfois plusieurs années. Non parce que rien ne fonctionne, mais parce que quelque chose ne sonne pas encore juste.
Il faut accepter de revenir en arrière, d'abandonner des pistes auxquelles on tenait, ou de remettre en question une formule qui semblait pourtant aboutie. Il arrive aussi qu'une modification infime transforme complètement l'équilibre du parfum, ou qu'une idée abandonnée retrouve sa place plusieurs mois plus tard dans un tout autre contexte.
J'ai appris à me méfier des solutions rapides. Une amélioration spectaculaire cache parfois un déséquilibre qui n'apparaîtra qu'après plusieurs jours de recul ou au fil de l'évolution du parfum sur la peau. Il m'est arrivé de reprendre un même parfum pendant très longtemps. À chaque version, je croyais m'approcher du résultat, avant de comprendre que le véritable problème se situait ailleurs. Ce sont souvent ces détours qui permettent finalement d'atteindre un équilibre que l'on n'aurait jamais obtenu en suivant une ligne droite.
Je considère qu'un parfum est abouti lorsque chaque modification, même séduisante en apparence, commence à lui faire perdre quelque chose de plus important qu'elle ne lui apporte. À ce moment-là, l'équilibre s'est installé. Il ne demande plus à être démontré, seulement à être vécu.
-
Pourquoi certaines matières ne servent-elles pas à être senties ?
Nous avons naturellement tendance à imaginer qu'un ingrédient est là pour être senti. En réalité, ce n'est souvent pas sa fonction principale.
Certaines matières jouent un rôle comparable à celui d'un liant, d'un contrepoids ou d'une structure porteuse. Elles peuvent modifier la texture d'un parfum, sa diffusion, sa profondeur ou la manière dont les autres ingrédients s'expriment, sans jamais attirer l'attention sur elles-mêmes.
C'est un peu comme dans un orchestre : tout le monde entend la mélodie, mais personne ne sort du concert en disant qu'il a été bouleversé par l'alto ou le hautbois. Pourtant, retirez-les, et c'est tout l'équilibre de l'œuvre qui s'effondre.
En parfumerie, certaines matières existent précisément pour révéler les autres. Elles ne cherchent pas à être reconnues, mais à rendre l'ensemble plus juste, plus vivant ou plus émouvant. C'est aussi pour cette raison que je parle d'architecture plutôt que d'une simple addition de notes.
-
Existe-t-il des ingrédients que personne ne remarquera jamais ?
Oui, mais ce qui me fascine encore davantage, c'est que ce phénomène fonctionne dans les deux sens.
Certaines matières très reconnaissables lorsqu'on les sent seules deviennent presque impossibles à identifier une fois intégrées à une formule. Le patchouli en est un bon exemple. Utilisé à faible dose, il peut perdre son identité olfactive tout en apportant de la profondeur, de la cohérence ou une qualité de liaison entre les différents accords.
À l'inverse, certaines matières paraissent presque discrètes, voire silencieuses, lorsqu'on les découvre isolément. Pourtant, une fois introduites dans une composition, elles transforment profondément la manière dont les autres ingrédients s'expriment. Elles modifient les équilibres, la diffusion, la texture ou la perception de l'ensemble sans que l'on puisse réellement désigner leur action.
C'est l'une des raisons pour lesquelles je me méfie des évaluations matière par matière. Une formule n'est pas une addition d'odeurs : c'est un système d'interactions. Certaines matières n'expriment leur véritable personnalité qu'au contact des autres.
-
Pourquoi refusez-vous parfois une formule qui est pourtant déjà "belle" ?
Parce qu'un beau parfum n'est pas forcément un parfum abouti.
Il m'arrive d'obtenir très tôt une formule agréable, harmonieuse, séduisante. Pourtant, quelque chose résiste. Le parfum raconte déjà une histoire, mais il n'a pas encore trouvé sa forme. J'ai le sentiment qu'il pourrait être différent sans perdre son identité. À ce stade, je préfère continuer à chercher.
Ce que je recherche, ce n'est pas seulement une belle odeur, mais une architecture suffisamment solide pour que chaque matière y trouve naturellement sa place. Lorsque cette cohérence est absente, on peut souvent améliorer un aspect du parfum, mais au prix d'un autre. On compense plus qu'on ne construit.
C'est parfois à ce moment-là que je comprends que le problème ne vient pas de la matière que je suis en train de modifier, mais d'une décision prise plusieurs mois auparavant. Dans une formule complexe, tout est lié : un choix apparemment anodin peut influencer l'équilibre de l'ensemble bien plus loin dans le processus de création. Une correction locale ne suffit alors plus. Il faut parfois remonter jusqu'à l'origine du déséquilibre et accepter de reconstruire autrement, plutôt que d'ajouter encore des corrections à une architecture devenue fragile.
Ces retours en arrière peuvent sembler coûteux en temps, mais ils sont essentiels. Ils permettent de sortir de solutions simplement séduisantes pour atteindre une évidence plus profonde, celle où le parfum ne cherche plus à convaincre. Il existe par lui-même.
-
Qu'espérez-vous provoquer chez quelqu'un qui découvre SUERO ?
J'aimerais que la personne oublie, pendant un instant, qu'elle est en train de sentir un parfum.
Qu'elle ressente ce moment très particulier où une odeur cesse d'être simplement agréable pour devenir une présence. Quelque chose qui accompagne, qui interroge, qui fait naître une émotion ou un souvenir sans que l'on sache vraiment pourquoi.
À partir de cet instant, le parfum n'est plus un objet que l'on porte. Il devient une expérience intime, différente pour chacun.
Au fond, je ne cherche pas à laisser une signature olfactive. J'aimerais simplement que certaines personnes aient le sentiment que l'un de nos parfums semblait les attendre depuis longtemps.
Un parfum est réussi lorsqu'il cesse de parler de lui-même pour commencer à révéler quelque chose de celui qui le porte. Et si les créations de Parfums SUERO peuvent offrir cela, alors elles auront trouvé leur raison d'être.
-
Finalement, qu'est-ce qui fait, selon vous, un grand parfum ?
On le réduit souvent à la beauté de ses matières premières, à sa concentration, à sa tenue ou à son prix. Tout cela peut avoir son importance, mais ce n'est pas ce qui me touche le plus.
Un grand parfum est un parfum qui continue à révéler quelque chose au fil du temps. On croit le connaître, puis il montre une autre facette. On le retrouve des mois plus tard et l'on y découvre encore un détail que l'on n'avait jamais remarqué. Il évolue avec la peau, avec les saisons, mais aussi avec celui ou celle qui le porte.
Je crois aussi qu'un grand parfum dépasse ses propres ingrédients. À partir d'un certain point, on ne sent plus seulement du jasmin, du vétiver ou du patchouli. On perçoit une présence, une atmosphère, une émotion qui n'appartient à aucune matière en particulier. C'est là que naît, selon moi, la véritable création.
Je suis moins sensible aux parfums qui décrivent une odeur qu'à ceux qui transforment notre perception. Les premiers racontent quelque chose, les seconds nous font vivre quelque chose. C'est cette capacité de transformation que je recherche avant tout.
Au fond, un grand parfum est celui qui fait oublier sa formule. Les matières disparaissent derrière l'expérience qu'elles font naître. Comme dans une œuvre musicale ou une architecture réussie, on ne pense plus aux éléments qui la composent. On éprouve simplement l'évidence de l'ensemble.
Un grand parfum n'est pas seulement une composition que l'on admire. C'est une présence qui continue à nous habiter lorsque l'odeur a disparu.